Saintes 2056, 18 juin, 16h12 : il fait chaud. « Chaud », ça veut dire qu’on a encore dépassé les 50 degrés. Ce n’est pas souvent, mais ça existe. On va dire que ça arrive deux à trois jours dans l’année. La première fois que j’ai vu ce chiffre sur un thermomètre c’était en 2040. Je m’en souviens car c’était la 15ème Pride de Saintes. Le bitume fondait à moitié. La veille, on avait fêté la mort de Donald Trump et de Nicolas Sarkozy. Les deux le même jour ! On s’est réjoui. On a peu dormi, mais le lendemain, on était d’attaque pour que tout se passe bien.
Saintes 2056, c’est le règne salvateur du vélo, du tram et du train
Le parcours de la marche des fiertés passait par l’avenue de Saintonge, entre deux stations-services qui aujourd’hui n’existent plus. Il faut dire qu’il n’y a plus vraiment de carburant. On le réserve pour les services d’urgence comme les pompiers ou les ambulances.
De toutes manières, la voiture individuelle est devenue un produit de luxe. La bagnole n’aura été finalement qu’une parenthèse dans l’histoire des mobilités humaines. Je me rappelle qu’on pouvait enchaîner de longues distances sans trop se poser de questions.
Maintenant, c’est vélo, tram ou train. Notre monde immédiat s’est sacrément réduit. Notre univers s’est atrophié. Mais ce n’est pas si grave. On utilise les « mobilités douces » comme on disait avant. Aujourd’hui, on appelle cela juste « se déplacer ». Même les « pistes cyclables », on appelle ça désormais la route, tout simplement.
Il y a cinq ans, on a même inauguré la ligne de train Saintes-Limoges-Clermont. Pratique pour partir plein Est. Quand il y a assez d’énergie pour la faire fonctionner… Il y a aussi toujours la ligne pour aller à la mer. Bien qu’il ne reste plus grand-chose de Royan à part quelques restaurants temporaires.
D’ailleurs, à Saintes en 2056, le quartier de la gare est devenu hyper dynamique. Il s’est même transformé en un deuxième centre-ville. Pas mal de commerces ont rouvert. Le vieux restaurant est complet tous les midis de semaine depuis bientôt dix ans. Les quais ont eux aussi retrouvé une seconde jeunesse.
La Sernam est même ressuscitée. Si nos grands-parents voyaient ça ! Et puis la gare c’est surtout de là que part la ligne de tram B. Elle vous amène à Saint-Georges des Coteaux en une petite vingtaine de minutes. Il y a aussi la ligne A qui longe les quais de Saintes et c’est bien pratique.
Saintes 2056, c’est la reprise de l’espace par les citoyen·nes
La ligne A passe uniquement sur la rive gauche. Les abords de la rive droite ont été peu à peu désertés. Les inondations successives ont eu raison des promoteurs et des politiques de rénovation. On ne lutte pas contre l’eau. On la fuit. Les berges sont, elles, aménagées en plage.
C’est plutôt pratique l’été pour s’y rafraîchir, quand la Charente n’est pas réduite à un filet d’eau laissant apparaître ici ou là quelques îlots. Saintes 2056 est toujours surplombée par le site Saint-Louis. Le projet de logements du milieu des années 2020 a bien foiré. Comme il faut même. Du coup, on se l’est réapproprié.
C’est ici que l’on retrouve la plupart des collectifs et associations saintaises. On y trouve des cantines militantes, une maison du peuple, la 3ème Boussole Saintaise, des salles pour la bourse du travail, les locaux du Réseau de Résistance Citoyenne et plein d’autres. Il y a bien sûr le collectif féministe. Je peux même dater précisément l’ouverture du lieu collectif : 12 mai 2038. C’est le jour où Depardieu est mort. Une magnifique fête improvisée a eu lieu sur le parvis arboré.
Ah oui d’ailleurs, des arbres il y en a partout maintenant. Pas pour faire joli, ni parce que c’était plus sympa. Pas parce qu’il y avait une loi l’obligeant. Non, juste parce que sans cela on crevait. Littéralement. En 2056, être à l’ombre, c’est survivre.
D’ailleurs, on a même pris d’assaut le Haras national par un jour de canicule. Maintenant il est à nous et on en profite. On l’a rebaptisé “Forêt municipale”. Au milieu on y trouve une médiathèque et un potager de quartier. On y a même érigé une grande guillotine en 2043 pour les 250 de la mort de Louis XVI. Sinon, le reste, c’est beaucoup d’arbres. C’est frais.
C’est aussi une campagne verdoyante
Mais si je veux vraiment ma dose de végétal, je fais deux-trois coups de pédale direction la campagne saintongeaise. Sortir de Saintes c’est traverser obligatoirement la ceinture maraîchère de l’agglomération. Au-delà, les champs sont arborés. « Déremembrement », « membrement », « végétalisation », on n’était pas d’accord sur les mots mais on était d’accord sur l’action.
Des arbres, partout, tout le temps, en ville, à la campagne, dans nos jardins. En plus des fruits et légumes de première nécessité remboursés par la sécurité sociale de l’alimentation, on y produit de l’aloe vera et des olives. Le label « Olives de Charentes » va d’ailleurs bientôt fêter ses cinq ans.
J’ai vu pas mal de bâtiments d’élevage disparaître depuis une vingtaine d’années. Les animaux ne tenaient plus. La viande est devenue un luxe. On en mangeait tout au plus quatre fois par an, grand maximum.
Pour autant, étrangement, à la campagne, ce que j’apprécie le plus, c’est qu’il y a moins de moustiques. En ville, c’est parfois invivable. Ça l’est devenu encore plus, suite aux premières épidémies de Zika. On en a regretté le Covid de 2019. Et puis, à la campagne, il y fait plus frais qu’en ville. Moins de béton, moins de bitume, moins de surfaces vitrées réfléchissant les rayons brûlants.
Saintes 2056, c’est toute la société qui a changé
En ville, pour le frais, il y a nos caves. On les chouchoute. Nos vies deviennent souterraines entre Juin et Septembre. Au début, on se serait cru dans un mauvais film de science-fiction. Puis la fiction est devenue habitude. À vrai dire, ce n’est pas si glauque que cela. Et puis, gagner 5 à 10 degrés, ça n’a pas de prix.
On y est surtout les après-midis, on ne travaille plus à cette période. C’est impossible, tout simplement. On travaille moins de toute façon. Il y a plein de trucs du début des années 2000 qu’on a jugé inutiles aujourd’hui. On travaille désormais jusqu’à 55 ans. Alors, on est allé se l’arracher avec les dents cet âge, mais oui, on travaille jusqu’à 55 ans.
L’été c’est désert. À y regarder de plus près, la ville est plutôt dépeuplée même le reste de l’année. Déjà, les gens ne font plus d’enfants. Mais vraiment plus. On compte à peine une quinzaine d’élèves par niveau. Les écoles ont été transformées en bâtiments bioclimatiques qui fonctionnent quasiment sans électricité. En cas de pic de chaleur, elles sont des lieux refuges ouverts au public, car arborées.
Dire qu’il y a trente ans on était axé sur le tout écran et qu’on formait les plus jeunes à l’IA. Aujourd’hui, l’IA n’existe plus, trop énergivore en eau et en électricité. Maintenant, les élèves apprennent à observer avant d’agir, à réparer au lieu de jeter, à reconnaître les arbres et comment les protéger.
Une société où le RN n’existe plus
Depuis quelques années, la ville s’est dépeuplée, surtout à cause des nombreuses vagues de chaleur qui ont généré une migration interne en Europe. Les pays scandinaves accueillent de plus en plus de français, de portugais, d’italiens. Parmi les derniers migrants à partir pour le nord de l’Europe le mois dernier, il y avait même un couple de militants de l’ancien parti « RN ». Ce parti n’existe plus maintenant.
Je sais plus trop comment, mais la patronne n’était plus éligible il me semble. D’ailleurs elle est morte il y a une dizaine d’années. Le successeur a tenté un autre parti. Un gars qui s’appelait Jordan je crois. Ça s’est émietté. Il y avait quatre ou cinq partis d’extrême-droite, infoutus de donner une réponse aux vrais problèmes à par sortir les mots : « islam », « immigration » et « climatisation ».
Ces mêmes arguments revenaient sans cesse. Même quand on a compris que la moitié de l’Inde, la Malaisie et l’Indonésie étaient devenues tout simplement invivables, ils continuaient en boucle sur les plateaux de télé.
Saintes 2056, ce n’est pas la fin du monde…
En fait, je ne dirais pas qu’on vit moins bien qu’il y a trente ans à Saintes en 2056. D’abord parce que les derniers climato-sceptiques sont morts et les derniers fascisants avec. On vit différemment. On ne compare pas avec le passé. On a fait des choix politiques. On a transformé l’espace pour répondre à nos besoins : ici et maintenant.
