Les ronds-points en Saintonge, ces micro-territoires du quotidien

Ronds-points en Saintonge

Devinette. Qu’est-ce qui fait entre 12 et 22 mètres de diamètre, peut paraître très encombrant mais est utilisé plusieurs fois par jour ? Non, ce n’est pas l’égo démesuré de notre président, mais bel et bien un rond-point. « La France serait la championne du monde des ronds-points » entend-on souvent. On peut compter, comparer avec les voisins, faire des statistiques, la seule certitude est qu’effectivement, la France est un des premiers pays en la matière. En Charente-Maritime, on dénombre près de 1,89 rond-point pour 1000 habitants. De leur fonction à leur mise en scène, de leur atmosphère révolutionnaire à leur utilisation militante, voici un petit état des lieux des ronds-points en Saintonge : ces micro-territoires du quotidien.

Le rond-point serait un symbole de la Saintes moche

Les ronds-points ont une approche très fonctionnaliste. Ils servent à quelque chose de bien précis. Il s’agit de fluidifier la circulation, contrôler l’entrée des villes et faire baisser l’accidentologie. En réalité, avec un recul historique, le chercheur Nicolas El Haïk-Wagner résume en 2020 : « les ronds-points sont au cœur d’une production capitaliste de l’espace, produit de la modernité française d’après-guerre ». Ils sont utiles et c’est tout.

Aussi, la majorité des ronds-points récents est localisée soit en entrée de ville, soit autour des villes. À Saintes, c’est parfaitement le cas. Partout ailleurs aussi. Oui, car le rond-point est une forme d’aménagement qui est révélatrice de la mondialisation et de l’uniformisation de nos villes.

De la modernité au symbole de la « France moche »

Pour autant, l’image du rond-point a changé. Les géographes Chaterine Bras et Serge Bourgeat l’expliquent dans leur article de 2023. Cet objet du quotidien est « peu à peu passé d’une vision (…) positive, d’un symbole de modernité, de rationalité et d’efficacité à une vision souvent plus négative ».

Ces formes circulaires ponctuent nos routes en Saintonge. Mais ils sont trop souvent dédaignés. Ils seraient le symbole de la « France Moche » pour reprendre l’expression d’un article de Télérama paru en 2010. Par chez nous, on dirait « Saintonge Moche » opposant volontiers : 

  • La zone d’activité de Saint-Georges des Coteaux à la rue commerçante et instagrammable Alsace-Lorraine en centre-ville de Saintes.
  • La périphérie de Pons utilitariste à un centre-ville plus festif et flânant.
  • Mais aussi, la grande voie de desserte royannaise au front de mer avec vue sur l’estuaire.

Une vision parisianiste du territoire

En réalité, on sait très bien que l’expression « France Moche » vient d’un auteur ou une autrice un peu planqué.e et sûrement pas très mobile. Cette expression devrait faire autorité alors qu’elle est purement parisianiste pour ne pas dire classiste.

Et bien nous, en Saintonge et , de manière générale, ailleurs que dans Paris intra-muros, nos ronds-points sont inscrits dans notre quotidien et nos trajets. Ils sont révélateurs de notre mode de vie.

Les ronds-points comme repères du quotidien

Nos ronds-points sont une composante de la relation à notre territoire. On appartient à ce dernier. En Saintonge on les nomme « Diconche », « de la MSA », « de Cognac » ou encore  « de l’escargot ». On les voit. On les utilise. Ils font même l’objet de running gag sur les réseaux sociaux où on ironise sur le fait que Diconche soit régulièrement embouteillé par exemple. 

Les ronds-points sont un peu l’image du fossé géographique, social et culturel qu’il y a entre l’élite politique et le reste du pays. Ces formes circulaires ponctuant nos routes sont trop souvent dédaignées par des personnes qui pensent savoir ce qui est beau et ce qui ne l’est pas. Alors que nous, on peut les trouver beaux. La preuve : on les décore.

Les ronds-points mettent en scène une vieille Saintonge

Un rond-point peut mesurer quelques dizaines de mètres de circonférence. Aussi, il faut bien combler le vide central et essayer un peu de le distinguer par rapport aux autres. En d’autres termes, le rond-point doit se démarquer

L’art giratoire comme vitrine territoriale

C’est surtout en extérieur des villes, que le rond-point s’affirme et se décore. En la matière, la Charente-Maritime peut s’enorgueillir.

Il existe un « artiste giratoire » auquel Sud-Ouest a consacré plusieurs articles. C’est Jean-Luc Plé, qui sur une quarantaine d’œuvres en a réalisé 22 dans notre département. Nous sommes toutes et tous déjà passé·es devant : la grosse pomme de pin à Saint-Georges, le gros bateau en papier à La Tremblade ou encore devant les pèlerins à Pons. On aime ou on n’aime pas, mais on comprend vite que c’est l’occasion pour les communes de mettre en valeur leurs entrées de ville. Les communes doivent se vendre. Elles sont en concurrence.

Une identité locale rêvée et mise en scène

Surtout, c’est un support de représentations. C’est une mise en scène de ce que les élu.e.s imaginent de l’identité de leurs communes ou de leurs territoires. Sur le rond-point on passe une commande à un artiste. On souhaite promouvoir une image un peu rêvée de sa commune par l’art. Aussi, l’ensemble de la côte royannaise est figée dans une représentation touristique de l’estuaire : petits bateaux, pommes de pins, parasols et transats. Comme si ces communes n’existaient que l’été, qu’elles n’existaient que par le tourisme. Comme si elles n’étaient pas habitées à l’année et traversées par des travailleurs et travailleuses.

Une campagne figée dans le passé

Autre exemple : l’arrière-pays, un peu à l’écart du bord de l’estuaire. Ici aussi, on fait le choix d’un symbole représentatif de ce que les élu.e.s pensent être leur lieu de vie. Le rond-point célèbre une identité un peu passéiste de la campagne saintongeaise.

Sur la commune de Saint-Sulpice d’Arnoult, au croisement de la D18 et D137, on peut apercevoir une grue de carrier, un truc vieux et authentique quoi. Il le faut bien, nous sommes entre une ancienne discothèque et un parking de covoiturage. Il s’agit de célébrer une civilisation un peu villageoise, de jadis, d’avant, parce que, comme tout le monde sait, c’était mieux avant. Pourtant, le village existe bien, juste contourné, dans lequel le mode de vie est plutôt urbanisé.

Quand les ronds-points racontent l’Histoire

Ailleurs, on mobilise l’histoire avec un grand H. À l’entrée d’Aulnay-de-Saintonge, les vieilles pierres et les chemins gravillonnés sont là pour nous rappeler qu’il y a 2000 ans, on marchait sur une route romaine toute neuve avant que ce soient les poids lourds qui montent à Poitiers.

Mais les villes ne sont pas en reste. La commune de Saintes dispose ça et là quelques pierres et une amphore géante pour nous marteler, une fois encore, que oui c’était une capitale romaine même si on est à côté d’une caserne de pompiers ou d’un cinéma multiplex. La commune de Rochefort a installé un vestige de l’aéronavale comme simple élément décoratif sur le rond-point Bignon.

Une nostalgie aménagée

Vestige, histoire, vieilles pierres. Bref, les exemples sont nombreux de ces ronds-points sur lesquels une vision d’avenir est peu présente. On rend compte d’une vision passéiste du territoire. On vend une nostalgie d’une France rurale idéalisée. Il faut absolument montrer que l’endroit est authentique et qu’il a une histoire. Il n’est pas déshumanisé et il est symbolique.

Pourtant, en regardant une histoire de France bien plus récente, d’autres se sont autorisé.e.s à donner une réelle charge symbolique forte aux ronds-points : les gilets jaunes.

À Saintes, comme partout en France, les ronds-points sont indissociables des gilets jaunes

L’espace central d’un rond-point est légèrement surélevé. C’est un endroit présentant une visibilité maximale. Quoi de plus stratégique que d’occuper un rond-point alors. En Octobre 2018, dès le début du mouvement des gilets jaunes, les ronds-points de Saintes ont constitué un des points stratégiques de la contestation sociale.

Le rond-point est un outil stratégique

Ils se présentent, par définition, comme un lieu de passage très fréquenté dans le réseau routier. On se rend visible auprès des autres automobilistes. On les ralentit et on les informe. Bloquer Diconche, c’est bloquer tout le flux du sud. Bloquer la MSA, c’est bloquer tout le flux d’ouest. Occuper ces installations est bien une stratégie de contrôle de l’espace.

Aussi, pour continuer à parler stratégie militante, le site Géoconfluences nous rappelle que « l’Îlot central est un terrain municipal ou départemental, plus facile à occuper longtemps qu’un terrain privé ». C’est toujours bon à savoir. Ici, s’organise alors « un micro-territoire de revendications à la fois locales et nationales, approprié par des structures informelles (cabanes, guinguettes, …) ». À ce propos, en 2019, la radio locale France Bleue titrait : « Diconche à Saintes, le rond-point des irréductibles ». On y lit l’organisation sur place d’un rond-point tenu par les gilets jaunes. 

À Diconche ou ailleurs, tout le monde a pu constater que les ronds-points étaient plus qu’un lieu où l’on plante le piquet de grève. Occupés, ils deviennent des lieux de sociabilité, d’échanges, de débats et de solidarité.

Le rond-point devient une expérience politique et affective

Dès 2020, dans leur article Contribution à une géographie des gilets jaunes, Alexandre Gondreau et Sébastien Bridier observent : « la débrouillardise et la volonté des personnes mobilisées aboutissent à la construction de véritables lieux de vie alternatifs éphémères (…) une zone autonome temporaire. »

Il faut d’ailleurs s’attarder sur les nouvelles relations aux autres qu’ont permis les ronds-points. Sur place, on y partage sa honte et sa colère. On crée donc un moment et un lieu politique. On donne corps et on qualifie nos souffrances. Plus positivement encore : « les affects négatifs partagés par les protestataires se sont fréquemment transformés en émotions plus positives – empathie, compassion, confiance et solidarité » comme l’exprime Nicolas El Haïk-Wagner.

Le rond-point c’est concret surtout. On s’y réchauffe, on y mange, on s’informe, on prend des nouvelles. Il faut dire que sur place le rythme est plus lent. On construit des liens forts.

On ne peut plus passer à côté des ronds-points de Saintes sans penser aux Gilets jaunes. Ils sont devenus des lieux chargés d’une atmosphère révolutionnaire. On pourrait ajouter : une atmosphère affective. Grâce au mouvement des Gilets jaunes, ils sont désormais envisagés comme un outil de contestation à part entière.

Les ronds-points : haut lieu des mobilisations sociales saintaises

Le mouvement des Gilets jaunes a mis en avant la fonction stratégique des connecteurs du réseau routier.

Du blocage à la stratégie militante

On bloque, on filtre et on fixe le tempo. C’est nous les maître.sses des horloges. De Saintes à Montluçon, de Châteaudun à Marmande, dans toutes les sous-préfectures de France, cela a créé un nouvel objectif dans les mobilisations sociales: « et si on bloquait tel ou tel rond-point ».

À Saintes, dans une manifestation plus classique, comme le 1er mai par exemple, on se réunit et on attend 10h30 devant le Palais de Justice. Pendant le cortège, les ronds-points du centre-ville sont l’occasion d’un ralentissement un peu plus marqué et d’une pensée fugace : « et si là, on s’arrêtait de marcher ».

Pendant les mobilisations contre la réforme des retraites, les journées les plus suivies ont été marquées par la marche sur les ronds-points périphériques dits « de Diconche » ou « de la MSA ». Les manifestant.es ont senti qu’il se passait autre chose ces journées-là en partie parce que l’objectif du rond-point était atteint.

Lors de la journée du 10 Septembre, on n’a certes pas « tout bloqué » mais le rond-point a d’emblée été envisagé. Il fait désormais partie intégrante de la stratégie militante du fait même de sa structure. En somme : des grandes routes y convergent, c’est grand et on peut y stationner longtemps.

Les ronds-points : des espaces où l’imprévu est possible

Ce choix des ronds-points comme points à atteindre lors des manifestations ne s’oppose pas forcément aux places à occuper dans les centres-villes. Disons que c’est différent et que ce n’est clairement pas la même ambiance.

Surtout, sur place, l’imprévu est plus tangible. L’espace est moins lisse, moins rangé, moins surveillé. Aussi, lors du10 Septembre, les amoncellements de déchets des zones alentour sont devenus des alliés. Ils ont fourni une matière aidant au blocage. Les forces de l’ordre l’avaient pressenti et l’ensemble des caddies avaient été cachés. Ne restaient que nos éternelles palettes, alliées de toujours.

Les ronds-points de Saintonge, et si on les décorait à notre façon ?

Finalement, qu’on les contourne, qu’on les admire ou qu’on les occupe, les ronds-points constituent une part de notre quotidien. A force de tourner autour de ce rond central pensé pour fluidifier le trafic, il a bien fallu qu’on se réapproprie ces formes urbaines étranges. Au départ, ils n’étaient rien : des non-lieux. Ils sont désormais des hauts-lieux de la contestation. Une chose est sûre : ici, en Charente-Maritime, on n’a pas fini de les occuper. Et quitte à les décorer, nous on en aurait bien fait un avec une grosse guillotine dessus. Non ?