Les colons, toujours ! Focus sur le capitalisme colonial en Charente-Maritime

Exemple du capitalisme colonial à La Rochelle
Ex-voto du navire négrier Le Saphir de la Rochelle, où figurent des captifs sur le pont (« après 136 jours de traversée »), 1741, huile sur toile conservée à la Cathédrale de La Rochelle.

Au moment où une ville moyenne comme Saintes ne trouve d’argent à investir que dans un port coquet pour loueur de bateaux et dans une entrée goudronnée digne du Tour de France pour un camping vendu au secteur privé, nous pouvons nous demander dans quelles poches ont cherché les citadins aisés de la fin du XIXe siècle pour construire de si belles demeures. 

Évidemment, dans la région, nous pensons commerce d’alcools, de pierres calcaires et de céréales. Mais est-ce bien suffisant ? Surtout si la question s’ouvre à d’autres villes moins pourvues en richesses climatiques ou géologiques. 

Même si les historiens nous rappellent les crises financières de l’âge d’or de la IIIe République, il est facile de penser que l’expansion coloniale du XIXe n’est pas pour rien dans l’apport de richesses. Se pencher sur le capitalisme colonial apporte quelques enseignements édifiants…

Le commerce colonial et les réseaux marchands en Charente-Maritime

Je viens de terminer un fascicule publié par les Productions du Pertuis, intitulé La Rochelle-Rochefort, ports négriers. Pas de signature mais un état des lieux sur l’esclavage via l’étude précise et semble-t-il assez complète du commerce triangulaire dont a profité notre région et plus largement, l’Ouest de la France.

On y voit comment les riches, depuis le XVIe siècle, ont su se regrouper solidairement pour développer un commerce international à haut revenu, s’unissant pour mieux supporter les risques et les pertes qui pouvaient être spectaculaires. 

Cette solidarité, cette politique de classe dominante s’appuyant sur des réseaux régionaux, religieux, familiaux, sont les principes de base de la fondation d’une économie qu’on peut vite baptiser de capitalisme colonial. 

Il est vrai que l’Aunis-Saintonge avait profité des relations étroites avec les marchands de la Hanse. Aussi appelée ligue hanséatique, cette puissante alliance de villes marchandes de la mer Baltique et de la mer du Nord a dominé une grande partie du commerce maritime de l’Europe septentrionale entre le XIIIe et le XVIe siècle.

Au XIVe siècle, elle armait plus de 1000 bateaux, une force disproportionnée comparée aux royaumes de l’époque. Plus au nord, Nantes participait également à ces réseaux commerciaux, même si elle ne faisait pas partie des principales villes hanséatiques. 

La religion protestante, dominante à La Rochelle et dans la presqu’île d’Arvert, n’est sûrement pas étrangère à la proximité établie avec ces marchands qui venaient chercher le sel nécessaire aux salaisons. Une continuité donc pour un commerce qui a développé dès le XVIe siècle l’importation de denrées de luxe puis de première nécessité comme le café, le tabac, les Indiennes, tissus de traites produits en Inde, et surtout le sucre et le coton. 

L’avidité des capitalistes et leur domination sur la planète

Il est étonnant de voir combien ce petit monde occidental a su s’établir sur toute la planète, développant son avidité à explorer et à exploiter dans la foulée les richesses minières et agronomiques. Profitant sans vergogne et avec une cruauté insensée d’une continuelle évolution de l’armement (Exterminez toutes ces brutes documentaire de Raoul Peck).

Cette avidité à amasser des richesses et à tout transformer en monnaies diverses, en valeurs échangeables a fondé le capitalisme. Capitalisme qui, dès son apparition, s’est développé sur la spoliation des ressources naturelles et l’exploitation humaine, dont la traite négrière et l’esclavage constituent des manifestations majeures.

  • L’Afrique a été saignée d’une partie conséquente de sa population.
  • L’Asie, saignée également, mais moins systématiquement.
  • Aux Amériques, table rase ou presque a été faite des populations autochtones moins résistantes aux conditions épouvantables d’exploitation dans les plantations et les mines.

Qui a cru que le capitalisme colonial était une histoire ancienne ?

Lorsqu’on regarde les événements politiques et guerriers de la fin du XXe et début du XXIe siècle, il est assez simple de voir remis au goût du jour les vieux réflexes et les techniques ravageuses éprouvées. Les richesses recherchées sont toujours les minerais auxquels s’ajoutent les matières premières des différentes énergies et une quête d’espace pour des pays surpeuplés. 

Les Soulèvements de la terre, dans leur lutte contre les mégabassines sont justement allés dénoncer à La Rochelle les 19 et 20 juillet 2024 la responsabilité de l’industrie agro-alimentaire, dans le développement de l’agriculture intensive et de son besoin en eau.

Il faut savoir que le port de la Rochelle est le deuxième port français pour l’exportation de céréales. Les bateaux de Saadé, 3e armateur mondial, partant, plein de grains des plaines picto-charentaises, vers l’Afrique, dans des ports ayant appartenus à Bolloré, pour en rapporter les richesses extorquées à moindre coût à des régimes néocoloniaux

La nature coloniale de la guerre faite par Israël aux Palestiniens a été mise bien des fois en évidence. Et même par le Tribunal Pénal International, TPI, qui a condamné Nétanyahu. 

On peut penser que le coup de force de Trump au Venezuela, les menaces faites à Cuba, la guerre par bombardement engagée contre l’Iran découlent des mêmes logiques occidentales. La guerre actuellement en cours, qui peut être taxée de coloniale, est bien utile par ailleurs pour permettre au coût de l’essence à la pompe d’augmenter de façon considérable sans déclencher le moindre mouvement contestataire. 

Cette augmentation fait les beaux jours des actionnaires des sociétés pétrolières – on ne peut plus coloniales. Celles-ci voient en plus s’ouvrir des profits considérables dans les pays agressés.

Des philosophes et intellectuels très arrangeants avec le capitalisme colonial

Toujours dans le fascicule « La Rochelle-Rochefort, ports négriers » qui dénonce à tout va les comportements négriers, on apprend que Voltaire, tout philosophe des Lumières qu’il était, a joué un rôle très actif dans l’armement des bateaux et la plantation aux Antilles. 

Sylvie Laurent dans Capital et race au Seuil (2024) dénonce elle aussi notre philosophe national qui écrit un Candide dénonciateur des violences coloniales des Hollandais au Surinam (« C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe »), alors qu’il a su tirer profit du capitalisme colonial à travers de juteux investissements.

On revient à notre époque avec la dénonciation que fait l’historien Gérard Noiriel de la place de nos intellectuels dans l’évolution de la pensée de gauche humaniste en renonçant au marxisme et de l’acceptation du capitalisme économique qu’ils façonnent.

Il dit dans Une histoire populaire de la France (éditions Agone, 2019) à propos du premier gouvernement de Mitterrand au début des années 80 : ”La dénonciation du laxisme de la gauche (re)devint le leitmotiv des conservateurs”. 

Le rôle du capitalisme colonial et des médias dans la stigmatisation sociale

Parce qu’il est essentiel pour le capitalisme contemporain de cacher ses méfaits et sa responsabilité dans les déséquilibres économiques, politiques et environnementaux mondiaux ; il manipule et rachète les médias.

Dans sa thèse ”La banlieue sur commande”, Jérôme Berthaud relate la façon dont furent fabriqués, à partir de ce moment-là, les reportages télévisés qui jouèrent un rôle majeur dans la production du stéréotype sur la Banlieue. 

Page 712, il écrit également : « Les sujets sur la délinquance des jeunes émigrés se multiplièrent car ils étaient porteurs en termes d’Audimat, ce qui contraignit le gouvernement à prendre les premières mesures appelées anti-été-chauds. »

Et plus loin, p 716 : Dans une note rédigée pour la Fondation Saint-Simon et publiée sous le titre la République du vide, François Furet, Jacques Julliard et Pierre Rosanvallon ont résumé cette philosophie néolibérale de la façon suivante :

« La tendance dominante est pourtant à la constitution d’un groupe psychosociologique de type centriste. Ainsi se trouve dépassée une opposition classique droite/gauche en termes politiques ou une opposition capitalistes/prolétaires en termes sociologiques ou socio-économiques « .

Ensemble, luttons pour évincer toutes les formes de ce capitalisme colonial

Mais alors, comment lutter contre ce système qui cherche à tout prix à subsister ? Ce système bien établi, avec : 

  • D’une part, son bras armé intraitable, qui soumet, tue et vole
  • Et d’autre part, ses têtes “pensantes” chargées des discours de justification déculpabilisants pour endormir les peuples et les faire adhérer à des mythes démocratiques, humanistes, libérateurs, tendance moderne des mythologies civilisatrices ou évangélistes du passé.

La tâche semble si ardue, si atteignable… 

Et si nous commencions par encourager les espaces de débat et les médias libres et indépendants comme Frustration Magazine, Médiapart, Blast, l’Âge de faire ou encore La Guillotine Saintaise

Et si nous investissions les lieux militants comme La Maison des Peuples et de la Paix à Angoulême (16) où ici à Saintes La Boussole Saintaise pour renforcer les échanges locaux, les initiatives citoyennes et les espaces d’éducation populaire.

Et si nous développions des réseaux entre chercheurs, journalistes, artistes et citoyens pour produire d’autres récits.

Et si nous faisions du débat public un véritable espace de confrontation démocratique et de construction collective.

Et si nous agissions, maintenant, collectivement !