À moins que vous ayez hiberné depuis deux semaines, vous n’avez pas pu passer à côté de la météo ces derniers temps. Oui, dans la nuit du 5 au 6 janvier, il a neigé à Saintes et pas qu’un peu. On a pu mesurer çà et là jusqu’à trente centimètres. Cet épisode figure parmi les plus intenses depuis 80 ans. Bien qu’un nombre important d’entre nous ont dû travailler, beaucoup ont pu profiter d’une journée « off ». Et toi ? T’en as retenu quoi de cette journée de neige à Saintes ?
Tu as pu profiter du silence saintais
C’est d’abord le silence qui t’a perturbé. En fait, tu n’étais pas réveillé·e de la même manière que d’habitude et on peut même dire que tu avais passé une belle nuit. Elle était calme. Elle était reposante. Il faut dire que la soufflerie habituelle de la rocade saintaise s’est tue un instant. C’était beau. C’était silencieux.
Tu t’es souvenu que des enfants vivaient à Saintes aussi
Et puis le silence fût troublé. Des voix que tu n’avais pas forcément remarquées avant. Tu t’es alors rappelé qu’ici, dans ta rue, dans ton quartier, vivaient des enfants et que l’espace leur appartenait aussi.
Car à Saintes comme ailleurs, l’espace public invisibilise les enfants. Il leur est répulsif. En temps normal, ils et elles ne sont pas là. On les enferme dans de belles écoles. L’espace public revêt alors son caractère adulte. Pour une fois, les enfants étaient là, dehors et cela t’as fait un bien fou.
Car c’est aussi ton âme d’enfant que tu as pu combler. Tu as accepté d’être ce cliché de badaud qui pourrait faire la une du JT de TF1. Oui, tu as jeté une boule de neige et oui tu as trouvé cela marrant en songeant qu’au moins, toi, ce n’était pas une lacrymo. Oui, tu as tenté un bonhomme de neige et même si tu t’es trouvé·e puéril·e tu t’es dit que toi au moins tu n’enlèves pas de président en Amérique du Sud. T’as rien foutu et de toute façon tu avais décidé que tu n’irais pas travailler.
Ton corps en avait besoin de cette neige à Saintes
Tu n’irais pas travailler car ton corps en avait besoin. Déjà la veille, tout avait repris : le réveil, la douche, le café, jamais trop chaud, jamais trop froid, le transport, etc. Et puis : ces mails à rédiger, cette réponse urgente, ces équipements de sécurité à chausser, cette pause de 10h qui n’en n’était jamais vraiment une, cette blague nulle d’un·e collègue. Pourtant, tu t’étais dit que c’était ton année. Qu’on ne t’y reprendrait plus et que tu lèverais le pied.
Tu t’es convaincu·e que ton métier n’était pas essentiel. En tout cas pas comme cela. Tu t’es souvenu·e du Covid. Tu t’es dit qu’ils pouvaient bien se passer de toi une ou deux journées et que cela ne changerait pas la face du monde. Ou au moins la face de la Saintonge.
Allez ! C’est bon quoi ! Tu l’as prise cette journée ! Cette grève générale improvisée et micro-localisée. Tu t’es rappelé·e ces mots : « hier : oui ; demain : peut-être ; mais pas aujourd’hui ». Car aujourd’hui : « il y aurait de quoi s’offrir une belle émotion libératrice, gentiment subversive, brève et forte ». Alors, tu es sorti·e.
Tu as pu distinguer une surface réellement occupée
Tu es sorti·e et tu as vu la surface réellement occupée par les êtres humains. Tu as constaté ces lignes de désir tracées ça et là par d’autres saintaises et saintais. La neige à Saintes t’est apparue comme un puissant révélateur. Sans neige, ces lignes ne se voient pas. En plaine de Saintonge, elles sont invisibles. Tu as observé ces cheminements se révéler spontanément telles des traces d’animaux.
Tu as pu distinguer la surface réellement occupée par les habitantes et habitants de cette petite ville de Charente. L’espace était à nous, pour 24h et on avait bien décidé de s’en saisir. C’était une journée au rythme du pas dans un espace de vie atrophié mais vivant et calme. Il faut dire que tu as adoré cette journée sans bagnoles.

C’est qu’elles en prennent de la place en temps normal. Tu ne te jettes pas la pierre car tu l’utilises tous les jours. Mais tu as constaté la taille réelle du cours Reverseaux ou du cours National. Normalement, tu les empruntes en manifestation. Là, tu les as empruntés, sans tambours ni trompettes. Tu as marché, longtemps et pris des photos, beaucoup.
Au fur et à mesure que tu empruntais les ruelles tu as songé à la chance que tu avais d’être valide. Cet immense espace blanc qui s’ouvrait à toi n’était pas praticable par tout le monde. Tu as affirmé que Saintes était une ville validiste et qu’à chaque trottoir s’offrait un obstacle.
Finalement, si aujourd’hui les rues étaient à nous, il fallait bien définir ce nous. Ce nous valide. Ce nous mobile. Ce nous en forme. Ce nous sans poussettes. Ce nous sans fauteuils roulants. Ce nous qui voit, qui entend. Ce nous qui ressent. Qui a d’ailleurs ressenti le froid.
Tu t’es rappelé à quoi pouvait ressembler l’hiver charentais
Tu avais froid et c’était pas banal. Pour toi l’hiver, c’était d’abord de la pluie. Cela a toujours été de la pluie dans tes souvenirs. Alors, tu t’étonnais chaque année que l’esthétique de Noël rime avec poudreuse et froid glacial. Tu as remarqué que tu n’avais pas vu la neige en plaine depuis un paquet de temps, qu’elle se faisait rare et que le froid était devenu une anecdote.
Tu as scrollé et tu as lu les mots du fameux agro-climatologue Serge Zaka qui s’époumonait : « L’épisode illustre surtout à quel point notre perception s’est progressivement déconnectée de la réalité climatique du XXᵉ siècle. Il prend fin demain sans avoir rempli les critères permettant de le qualifier de “vague de froid”. Vous pouvez m’insulter ou me menacer de mort, ça changera rien. »
Tu t’es dit qu’il avait peut-être besoin d’un petit café. Tu as continué à lire : « Ces derniers jours, nous avons bien connu un épisode de froid, mais pas une vague de froid. D’un point de vue climatologique, cet épisode ne pèse strictement rien : il ne sera même pas inscrit dans les tables de Météo-France. » Tu t’es dit qu’il savait ce qu’il disait mais qu’avec son café, tu lui aurais bien proposé un croissant, histoire de se poser un peu. Alors, tu as continué à scroller.
Tu t’es demandé si la neige était politique
Tu as continué à scroller et tu t’es trouvé étonnamment d’accord avec la matinale de France Culture. Surtout quand le journaliste a dit : « Il y a, à bien y regarder, deux types de neige. La neige arrogante d’abord : celle des stations de ski, organisée, rentable, scénographiée. Une neige verticale, faite pour être dominée, consommée, exhibée. (…) Et puis il y a l’autre neige. La neige horizontale. La neige prolétaire. Celle qui s’invite sans prévenir dans les villes, qui ne demande ni forfait ni autorisation. Cette neige qui transforme un carrefour banal en terrain de jeu ».
Par ailleurs, tu as remarqué que ce jour-là, tout était « patrimoine ». Si tu t’es précipité vers l’Arc, les Arènes ou Saint-Eutrope, tu n’as pas été insensible au mal-nommé « petit patrimoine ». Or, l’habitat ouvrier, la rue commerçante, l’espace du banal et du quotidien mérite tout autant notre intérêt. Il est le patrimoine de celles et ceux qui n’en n’ont pas. En définitive, tu l’as constaté, la neige est politique.
La neige à Saintes a aussi mis en évidence les grands espaces privés. Au fur et à mesure de la journée, une inégalité t’a frappé. Des espaces étaient encore immaculés. Ils semblaient non souillés par les pas de saintaises ou de saintais.
Le Haras est resté uniformément blanc toute la journée. Tu t’es dit alors que ces espaces-là sont des espaces qui devraient nous appartenir à toutes et tous à Saintes. Qu’un espace privé faisant littéralement la taille d’un quartier aurait pu accueillir de nombreux habitantes et habitants. Tu as estimé ainsi que les espaces qui fondaient le moins vite étaient ceux, finalement, sous-utilisés. Tu as surtout estimé qu’il était urgent de se les réapproprier.
Mais les derniers espaces qui ont résisté à la fonte étaient forcément les moins empruntés. La neige avait révélé l’ensemble des délaissés de Saintes. Blanches et immaculées, les marges de la petite ville devenaient visibles. Ce sont les périphéries, les espaces répulsifs, les pas tout-à-fait au centre, les recoins, les à-côtés. Tous ces lieux ont vécu la neige jusqu’à l’ultime fonte.

Et puis…
Et puis la neige à Saintes a fondu et les activités ont repris. Le bruit est petit à petit revenu. Tout a repris son cours. Tu as finalement répondu à ce mail. Tu as partagé la galette avec tes collègues. Dans la rue, tout était calme : les enfants étaient en classe. Tu t’es dit que la neige avait fait naître une construction imaginaire et rigoureuse d’une société. Une sorte d’idéal à atteindre. Une utopie quoi.
