Dans le film à succès Parasite, le réalisateur sud-coréen Bong Joon-ho met en scène une inondation qui remplit d’eau les quartiers pauvres de la ville, situés en contrebas, ainsi que les logements construits en demi-sous sol (les agences immobilières les nomment élégamment “souplex” en France). L’immense succès du film avait entraîné, en 2020, une aide financière exceptionnelle débloquée par le gouvernement sud-coréen pour aider les habitants de ces logements insalubres à les rénover. À Saintes, ce type de logement existe : une agence immobilière m’en avait fait visiter un, situé proche du fleuve, en me disant “les crues de la Charente sont rares ici”. Deux mois plus tard, la crue de 2023 remplissait ce logement d’eau. Je n’ose imaginer dans quel état il se trouve cet hiver 2026, lors d’une crue bien plus importante. Plus de 1000 habitants ont été déplacés et la majeure partie d’entre eux vivaient dans les quartiers les plus pauvres de la ville : des immeubles de centre-ville à demi-insalubres, qui côtoient des logements plus cossus, mais dans les rues adjacentes, en hauteur, tandis que les personnes aux revenus plus confortables vivent dans de l’habitat pavillonnaire situés loin du fleuve.
Les crues de la Charente impactent essentiellement les locataires modestes


Part des ménages pauvres et des ménages propriétaires selon le secteur, données de l’INSEE

Carte des zones inondées en cas de crue de la Charente, établie par la préfecture
Les habitants les plus exposés aux inondations sont pauvres et surtout locataires. Cela signifie que l’exposition est largement due à de l’immobilier locatif qui expose ses habitants. On fait vivre des gens dans les zones inondables mais on y vit peu soi-même : ce fait en dit très long.
À Saintes comme dans de nombreuses petites villes, l’immobilier est concentré entre les mains de multipropriétaires, qui font gérer leurs biens par des agences. Trouver une location est devenu très difficile, alors même que la ville compte 486 logements vacants (3,51% du parc de logements, un taux supérieur à celui de la moyenne du département). Comme beaucoup de petites villes situées dans une région touristique, les loyers y sont anormalement élevés.
Par conséquent, et alors que les crues se multiplient, beaucoup de gens sont contraints d’accepter d’occuper des logements où leurs propriétaires ne voudraient certainement pas vivre. Ce scandale en dit long sur l’un des plus gros problèmes de la multipropriété : on fait payer aux autres un logement où l’on n’habiterait pas, même pas en rêve.
Le plus souvent, cela se traduit par des logements mal isolés, mal conçus, avec ce fameux bloc de cuisine premier prix intégrant évier tout petit et plaques électriques peu pratiques. Mais dans le cas des zones inondables, cela entraîne concrètement la mise en danger de ses locataires.
La propriété immobilière lucrative, un fléau du capitalisme
On le voit en temps normal et plus encore face aux catastrophes : la propriété immobilière lucrative, c’est-à-dire le fait d’avoir le droit de se faire de l’argent sur les besoins d’autrui, entraîne une terrible déresponsabilisation : on se permet, pour l’argent, de mettre en danger les autres.
Cette irresponsabilité organisée se fait avec la complicité des pouvoirs publics, car la législation sur le logement locatif ne cesse de réduire ses ambitions puisque le mal logement (le fait d’être dans un logement insalubre) augmente et concerne près de 4 millions depersonnes.
La législation qui régit les constructions dans les zones inondables semble percé de multiples trous, comme en témoigne un collectif d’habitant Rennais qui a tenté en vain de faire annuler, pour risque d’inondation, la construction d’un nouveau quartier… tout de même construit et désormais inondé.
À Saintes comme dans la plupart des autres villes, la “crise du logement”, entretenue à coup de logements vacants mais aussi de locations touristiques, n’est guère affrontée autrement qu’à coup de nouvelles constructions destinées à une population plus aisée.
La municipalité a lancé un vaste plan de réhabilitation de l’ancien hôpital Saint Louis situé sur les hauteurs de la ville (à l’emplacement où elle a été construite dans l’Antiquité) et donc à l’abri de toute crue ultérieure. Mais la partie logement du projet a été confiée à un promoteur immobilier qui annonce d’ores et déjà la mise en vente d’appartements fort chers.
De même, l’an dernier, la municipalité s’en est enfin pris aux propriétaires de logements insalubres en mettant en place un “permis de louer” dans certaines rues du centre-ville réputées pour la piètre qualité de leurs locations. Mais rien ne semble prévu pour proposer du logement abordable pour les personnes qui n’ont d’autres choix que d’accepter de vivre dans ces logements insalubres et régulièrement inondés.
Quelles solutions pour faire face aux crues de la Charente ?
Que faire des zones inondables de nos villes et villages, dans la vallée de la Charente comme celles de la Loire ou du Lot, également concernées par des crues historiques ? Avant 1995, il n’était pas interdit de construire en zone inondable et la France compte donc des dizaines de milliers de logements affectés par ces crues.
Dans le cas de Saintes, Kévin Benoit, spécialiste de la prévention des crues et inondations au sein de L’Établissement Public Territorial du Bassin de la Charente (institution financée par les collectivités locales qui gère l’aménagement et la gestion des fleuves et rivières), prône la “désurbanisation” : si les crues continuent de survenir aussi régulièrement, ce qui est plus que probable avec le changement climatique, il faudrait réduire le nombre d’habitations dans les zones inondables. Mais cela coûtera cher en termes de rachats et d’indemnisation par l’État, prévient-il.
En attendant, le coût de ces inondations sera répercuté par les assureurs sur l’ensemble de la population, car les compagnies d’assurance commencent à rechigner à jouer sérieusement leur rôle vu le coût que les sinistres représentent pour elles.
Une classe politique locale incapable de répondre aux enjeux climatiques
Qu’en pense la classe politique locale ? Une enquête du média Vert démontre que les villes gouvernées par le RN sont plus exposées aux inondations, car les municipalités entretiennent un très fort déni des problèmes climatiques et favorisent la construction dans des zones à risque. Ainsi, à Moissac, dans le Tarn-et-Garonne, dont les habitants ont subi six inondations en dix ans, la municipalité frontiste de Romain Lopez a validé une révision du Plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi) pour permettre de nouvelles constructions dans les secteurs inondables.
Face aux inondations, la classe politique d’une ville comme Saintes oscille entre la reconnaissance et le déni. Si les candidats de la liste soutenue par La France Insoumise aux municipales parlent de reloger les habitants touchés systématiquement par les crues de la Charente et prône le rachat des logements inondés par l’État ; l’ancien maire Jean-Philippe Mâchon, qui conduit une liste “apolitique”, ne veut pas se “résigner” aux crues et propose donc la mise en place de passerelles “plus solides”.
D’autres imaginent de grandes retenues d’eau, ce qui, ça alors, va dans le sens des gros exploitants agricoles qui soutiennent des projets de méga-bassines, très dangereux dans une région également touchée par des sécheresses de plus en plus fortes. L’Établissement public du bassin de la Charente a déjà étudié ce genre de solution : “Même si on faisait des bassins de rétention d’eau, les gains de hauteur d’eau seraient dérisoires pour des coûts qui sont astronomiques”, prévient Kévin Benoit.
Une chose est sûre : les grandes inondations montrent que le logement est devenu un problème trop sérieux pour que sa gestion soit confiée à des multipropriétaires et des promoteurs immobiliers. Un “marché” immobilier n’est pas adapté quand le climat change et que les risques se succèdent.
