Vivre le changement climatique

Changement climatique : inondations à Saintes

Aujourd’hui, La Guillotine Saintaise vous partage le texte d’une fidèle lectrice. Un constat amer et réaliste sur le changement climatique et ses conséquences sur nos vies…

On ne compte plus les articles, ressources scientifiques et les alarmes sur le changement climatique à venir. À force de s’alarmer en vain, le voici qu’il est déjà là et qu’il s’invite dans nos quotidiens, catastrophe après catastrophe. Chaque évènement climatique extrême chasse le suivant. J’ai commencé à écrire cet article fin août 2025, épuisée par l’été caniculaire que nous avons traversé. Il est resté dans les tiroirs jusqu’à cet épisode neigeux et le retour timide du froid hivernal début 2026. Nous voici maintenant en février, et la Charente monte inexorablement avec les pluies. Non, décidément, le changement climatique ne se laisse pas oublier.

Garder le climat en mémoire

Je ne suis pas issue du milieu agricole. Pour moi, scruter la météo et ses moindres caprices a donc été une découverte lorsque j’ai commencé à travailler dans ce domaine il y a dix ans. Si vous connaissez des agriculteurs ou agricultrices, alors vous êtes sûrement, comme moi maintenant, habitué·es à démarrer toute conversation en parlant du temps qu’il fait, qu’il fera et qu’il a fait. Relever et comparer les millimètres de pluie tombés sur chaque commune avec une précision chirurgicale. Et enregistrer quelque part dans son cerveau une mémoire du temps. Car chaque récolte est associée à un souvenir climatique, qui nous rappelle que chaque année qui passe amène ses surprises.

Cette mémoire, ancrée, permet de s’adapter comme on peut, de repérer des séquences climatiques, et bien sûr de faire ses propres pronostics sur le temps à venir, au moyen de proverbes tels que « Noël au balcon, Pâques aux tisons » qui par leurs rimes semblent énoncer des vérités venues d’un autre âge. 

Surveiller ainsi la météo nous révèle également les empreintes du changement climatique qui est déjà là, déjà ressenti, déjà subi. De mémoire d’agriculteur, de père d’agriculteur, les dernières années qu’on vient de vivre sont pleines d’anomalies.

Perte de repères

Ma « mémoire du climat », si on peut l’appeler comme cela, est bien plus courte, à peine 10 ans, et pourtant elle a commencé en 2016 par une année climatique particulièrement sévère pour les cultures, qui a entraîné une récolte catastrophique qui restera dans les mémoires. 

Depuis, nous nous sommes habitué·es aux sécheresses printanières, aux étés qui battent des records de chaleurs, mais aussi à des épisodes de gel tardifs au mois d’avril, qui sont comme un pied de nez au climat pour se rattraper des hivers sans froid. La pluie qui manque pendant des mois, jusqu’à tout dessécher, donne des couleurs d’automne au mois d’août. La même pluie qui tombe enfin, mais qui ne s’arrête plus, implacable, sur des sols incapables d’absorber ses excès. Au point de ne plus savoir ce qu’est une année « normale » climatiquement parlant, de ne plus avoir de repères ni de références. 

On ne sait plus quels superlatifs utiliser pour qualifier les vagues de chaleurs, et les prévisions météos rivalisent de rouge et de violet foncé à mesure que les températures s’envolent au-dessus des 38, 40, 42 degrés.

Le changement climatique est déjà là

J’aime à penser qu’il n’y a pas de climato-sceptiques parmi les lecteurs de La Guillotine Saintaise. Mais je crois que ceux qui sont proches de la nature et du rythme des saisons par leurs métiers ou leurs loisirs ressentent plus le changement qui s’installe. Car pour un néophyte, les petites variations du climat sont invisibles, on ne se souvient souvent que du « mauvais temps ». 

Le changement se cache pourtant dans les détails, insidieux. Le printemps 2025 a été plutôt maussade, loin des belles journées de mai auxquelles on peut être habitué·es en Charente-Maritime. Et pourtant, les températures minimales étaient bien au-dessus des normales tout au long du mois. 

C’est la même chose ces derniers hivers, les températures restent douces. À tel point qu’on perd l’habitude du froid, et qu’on réajuste nos ressentis. Ainsi, la première semaine de janvier, qui nous a amené une neige à Saintes exceptionnelle, ne constitue même pas une vague de froid notable au sens climatique. 

L’agroclimatologue Serge Zaka s’évertue à rappeler ces faits sur les réseaux sociaux, à expliciter les critères scientifiques qui définissent une vague de chaleur, une vague de froid, une canicule, pour tenter de briser le cou aux idées reçues et aux ressentis de comptoir.

Vagues de chaleur et de froid observées en France

Retour sur les inondations de 2024

De même, avant de travailler dans l’agriculture, je n’avais jamais mesuré la pluie, et n’avais aucune notion de ce que représentent les millimètres d’eau pour un sol, pour un bassin versant.

Les pluies records des années 2023-2024

De l’automne et l’hiver 2023-2024 à Saintes, on se souvient des multiples débordements de la Charente, des flaques d’eau dans les champs, de ne pas pouvoir mettre le nez dehors. Et en effet, d’août 2023 à juillet 2024, il a plu 2 jours sur 3, pour un total de 1 430 mm. La moyenne des 30 dernières années pour Saintes est de 907 mm annuels, on a donc dépassé 1.5 fois cette valeur (données Météo France pour la station de Saintes). 

Alors oui, on peut se lancer dans de nombreux débats sur les choix d’urbanisme de notre ville, sur l’occupation des sols en bords de Charente, sur les pratiques agricoles qui dégradent la fertilité de sols et leur capacité à absorber l’eau. Mais il faut aussi se rendre à l’évidence, s’adapter à des limites face aux phénomènes extrêmes.

Des évènements climatiques extrêmes de plus en plus fréquents

Justement, chacun·e d’entre nous prend peu à peu conscience des premiers effets du changement climatique, via ces événements extrêmes de plus en plus fréquents. Inondations, tempêtes, incendies, en Charente-Maritime, nous sommes servis ! Après l’évaluation des dégâts, les réparations, restent les traumatismes des victimes de ces catastrophes, comme les chercheurs Cassou et Reghezza le rappellent si bien dans cette vidéo déchirante qui revient sur les inondations en Espagne.

Bon à savoir
À l’heure où nous publions cet article, Saintes subie une nouvelle fois un épisode de crue catastrophique. Le niveau de la Charente est mesuré à 6.43 m au pont Palissy, avec un pic attendu à 6.55 m ce samedi 21 février 2026. Les conséquences pour les habitant·es sont désastreuses. Plus de 1 300 maisons sont inondées, sans compter les communes alentour. Après la décrue, ce sont des mois de réparations, d’expertises et de démarches qui attendent les sinistré·es. Sans parler de la pollution drainée par la montée des eaux qui va s’infiltrer durablement dans les habitations…

Souvenirs de catastrophes

Chaque épisode climatique violent est associé à des souvenirs qui mobilisent nos sens. L’odorat, avec l’incendie de Landiras en 2022 qui a brûlé 20 000 ha de forêt. L’incendie s’était invité dans nos maisons en pleine nuit, l’odeur de fumée ayant été poussée par les vents à plus de 150 km du feu. L’hiver 2024, passé ici pour tous ceux qui habitent les quartiers inondables à scruter les prévisions météorologiques et appréhender chaque pluie annoncée, chaque soubresaut de la Charente. 

Le vent qui souffle est pour moi mon premier souvenir de catastrophe, la fameuse tempête de 99, et les tuiles qui dégringolent du toit au-dessus de ma tête d’enfant. À chaque tempête, cette angoisse d’enfant revient, comme une peur primaire, un rappel de notre fragilité face aux éléments.

Une norme à venir

Les plus angoissés et informés d’entre nous savent que ce n’est qu’un aperçu des catastrophes à venir, les étés comme 2022 étant amenés à entrer dans la norme d’ici 2050. Bien sûr, ces ressentis semblent peu de chose face aux dégâts et aux souffrances générées par le changement climatique. Les déplacements de populations, les décès liés à la canicule sont eux bien plus terrifiants, mais beaucoup ferment les yeux sur ces réalités, chaque excès climatique étant vite oublié. 

Sans parler des dégâts matériels qui s’amplifient chaque année, remettant en question les modèles assurantiels. Des zones entières se voyant refuser une assurance face à l’ampleur des risques. Voir à ce sujet le reportage de Blast sur la responsabilité des assureurs

À Saintes, entre les débordements du fleuve, les tempêtes aux noms improbables qui se succèdent, les sécheresses qui fissurent les bâtiments et les pics de chaleur, nul ne peut ignorer le dérèglement qui s’amplifie. Même si chacun·e en subit les impacts différemment selon sa situation sociale…

S’adapter au changement climatique, vraiment ?

Face à ces constats, entendre des gens dire qu’ils aiment la chaleur, « qu’on s’y fait », qu’après tout, plus au Sud, les populations sont habituées à des températures à plus de 40°C, m’est devenu tout simplement insupportable. 

Voir des journaux télévisés qui s’extasient et filment les passants à la plage début octobre me met en rage. Car on sait très bien qui va « s’y faire », qui pourra s’adapter, puisque le changement climatique n’est qu’un révélateur et un puissant accélérateur des inégalités actuelles, à l’échelle de nos territoires mais aussi à l’échelle mondiale.

Magali Reghezza, encore elle, rappelle justement sur la matinale de France Culture, le 23 septembre 2025 : « On est en train de demander aux plus pauvres, alors que ce sont eux qui ont le moins de moyens pour faire des efforts, mais surtout qui ont le moins besoin d’en faire, puisqu’ils sont déjà carrément dans les clous, de faire cet effort. Il y a quelque chose qui devient insupportable, c’est l’injustice climatique […], qu’on va retrouver dans le rapport Nord-Sud, à toutes les échelles territoriales ».

Inégalités climatiques

À notre échelle Saintaise, nous ne sommes pas tous et toutes logé·es à la même enseigne lorsque le thermomètre s’emballe comme cet été. Les mêmes qui souffrent le plus de la chaleur dans des appartements mal isolés, mal pensés, culpabilisent d’acheter un ventilateur ou de rêver d’une climatisation. Nous avons intériorisé les poncifs de l’écologie élitiste, qui veut nous faire croire que les petits gestes suffisent, qu’ils sont même indispensables. 

Nous culpabilisons d’être dépendant·es de notre voiture, de contribuer à notre échelle, par nos déplacements, par nos modes de vie, au dérèglement du climat. Mais les plus précaires sont aussi ceux qui sont les plus économes, par nécessité. Sortons de cette idéologie qui centre tous les efforts sur les individus sans considération pour leurs ressources. 

C’est dans le collectif, à l’échelle de la société, que les solutions doivent se construire, par des politiques publiques ambitieuses et contraignantes. Refusons de culpabiliser, de diriger la colère contre nous-même, retour à l’envoyeur !

Atténuer ou souffrir

Je suis peut-être pessimiste, mais, selon moi, nous avons largement dépassé le stade de l’adaptation. Tout d’abord parce que très peu de moyens sont effectivement mis sur la table pour permettre cette adaptation. C’est un mythe qui s’appuie sur le technosolutionnisme, une confiance aveugle dans la technologie pour résoudre ce problème majeur, et surtout pour remettre à plus tard sa résolution. 

Étant moi-même ingénieure agronome, il me revient d’accompagner notre adaptation dans le domaine agricole. Dans ce domaine, on nous promet des robots-tracteurs, des technologies de pointe, des produits miracles, toutes énergivores et inadaptées à un besoin de résilience des systèmes de culture. 

Face au changement climatique, nous n’avons pas besoin de technologies, nous avons besoin de décisions politiques fortes, certes pour adapter les logements et l’agriculture par exemple, mais avant tout pour atténuer les effets du changement climatique. Sans atténuation, nous allons bien plus subir de plein fouet les changements à venir que s’adapter.