Cher Lorànt Deutsch,

Cher Lorànt Deutsch

« Il y a un patrimoine de fou à Saintes ! » C’est comme cela que tu conclues ta vidéo sur Saintes le 5 août 2025. Vraiment, un beau travail de vulgarisation. Ce n’est pas toujours évident de dresser le portrait d’une ville en une trentaine de minutes.

D’ailleurs, comme toi, à La Guillotine Saintaise, on aime beaucoup l’Histoire. La preuve, on a déjà rédigé un article sur le docteur Guillotin né à Saintes. Mais, cela, tu n’en parles pas dans ta vidéo. On ne t’en veut pas : faire de l’Histoire, c’est opter pour des choix, du tri, une petite sélection.

Seulement voilà : de choix en choix, de sélection en sélection, on propose une version des faits qui est parfois un peu orientée. Alors, que reste-t-il de Saintes dans ta vidéo ? Quelques têtes couronnées, des Romains, un évêque, Bernard Palissy, deux églises. C’est tout ? « Ah ! non ! C’est un peu court, jeune homme ! On aurait pu en dire bien plus…

Les saintaises : les grandes oubliées

Cher Lorànt, le savais-tu ? Sur Terre, une personne sur deux est une femme. Non, parce qu’on ne sait pas si tu t’en es rendu compte, mais tu n’as cité que des hommes dans ta vidéo.

Tu aurais pu parler des glorieuses Marie Durand, Jeanne Cartier ou Justine Drapon, toutes trois résistantes à Saintes pendant la Seconde Guerre mondiale. Tu aurais pu évoquer celles qui sont nées à Saintes comme l’écrivaine Simone Schwarz-Bart ou la mezzo-soprano Gaëlle Arquez.

Si tu aimes le sport, tu aurais pu citer les noms de Barbara Gourdet, athlète du 800 mètres ou Christine Lange. Enfin, pour réaliser ta vidéo, tu aurais pu t’appuyer sur les travaux de l’archéologue Anna Mary Backer ou de l’historienne Michèle Degorce.

Bref la liste est longue et si ces noms ne te disent pas grand-chose, c’est bien normal, ils sont invisibilisés. En revanche, lorsqu’on se targue d’évoquer l’histoire d’un lieu, on peut se renseigner. Des livres d’Histoire locale et d’érudits locaux, il y en a plein les étagères des médiathèques.

Liste des saintaises célèbres
Petit aperçu des saintaises qui ont fait et font l’histoire

Saintes par celles et ceux qui la font

De la même manière, tu n’as raconté que les grands. Dans ton exposé, ne figurent que les têtes couronnées et ceux qui ont le pouvoir. Faire l’histoire d’un lieu, ce n’est pas choisir un décor ou un théâtre pour y dérouler la frise historique d’un monde plus vaste.

Saint-Eutrope, Palissy… ces noms sont connus ici, car ils ornent nos rues, nos cours et nos établissements scolaires. Mais, en vérité, on doit bien l’admettre, connaître leurs vies ne nous renseigne pas vraiment sur ce qu’était Saintes.

Il en va de même pour l’amphithéâtre ou l’arc de Germanicus qui figurent sur de nombreux logos officiels et associatifs. Grâce à toi, on sait vaguement les situer dans le temps et on comprend brièvement à quoi ils servaient. Cependant, vois-tu, ceux qui l’ont construit cet arc de Germanicus, tu ne les as pas évoqués.

Savais-tu par exemple qu’il a été construit avec des pierres de Crazanne, à quelques kilomètres de là ? Que les carriers qui travaillaient sur ce site enchaînaient des journées de 14 heures dans des conditions inimaginables ? Que chaque pierre a été taillée au pic ou à la scie ? Que la plupart mourraient jeune devenant aveugle ou d’un cancer de la peau dû à la réverbération du soleil sur cette belle pierre blanche ?

Voilà, si les têtes couronnées font construire, elles ne construisent jamais elles-mêmes. Il y a toujours une masse derrière qui nécessite intérêt, récit et lumière. Mais cela, tu le sais bien, car tu aimes l’Histoire.

De l’art de romantiser l’Antiquité en Saintonge

D’ailleurs, s’il fallait reprendre du début de l’Histoire, on peut dire que tu as un peu tendance à romantiser la période de l’Antiquité. Saintes a été une cité gallo-romaine. Une capitale aussi. On ne peut vraiment pas passer à côté. Les monuments attestent de l’importance de la ville à l’époque. Toujours est-il que l’Antiquité c’est aussi un monde que l’on n’envie plus du tout aujourd’hui.

Tes confrères de France 3 par exemple rappellent la belle stratification sociale que l’on pouvait observer dans l’amphithéâtre : « tout en bas les notables, la classe supérieure, puis au-dessus la plèbe, la classe populaire la plus nombreuse, enfin tout en haut, là où on ne voit pas grand-chose, les pauvres ».

Ils ajoutent : « un important réseau d’escaliers permettait de répartir ces différentes populations sans les mélanger pour respecter la hiérarchie sociale ». Et encore, cela, c’est lorsqu’on est libre, car, c’est un fait, la société romaine était une société esclavagiste.

Sépultures d’individus entravés à Saintes
Sépultures d’individus entravés à Saintes

Saintes ne déroge pas à la règle. Aussi, les fouilles archéologiques en témoignent. En périphérie ouest de la ville antique de Saintes, les archéologues ont découvert une zone funéraire. Parmi les découvertes réalisées alors, il y a aussi des esclaves. Ils racontent : « il faut noter la présence d’individus contraints, l’un par un énorme carcan de fer, d’autres de grosses chaînes de fer rivées aux jambes, ainsi que l’épitaphe d’un esclave affranchi. »

Les Jacqueries en Saintonge pendant l’époque moderne

Cher Lorànt, si tu le permets, on peut avancer un peu dans le temps. Nous te proposons la date de 1548. Sans doute t’évoque-t-elle l’année où Marie Stuart s’est rendu en France. Eh oui, c’était bien le règne d’Henri II. Bravo !

Nous, on pense à autre chose en Saintonge. C’est à cette date que des révoltes paysannes éclatent contre la gabelle : la jacquerie des Pitauds. La gabelle était un impôt très impopulaire en France. À la base, nous, on ne la payait pas. Le pouvoir royal a voulu centraliser cela et l’achat dans les greniers à sel est devenu obligatoire. Une nouvelle taxe en définitive.

Des officiers de la gabelle étaient même chargés de réprimer les échanges illicites de sel. Or chez nous, la proximité des marais salants faisait que le sel s’échangeait librement. La révolte a éclaté dans l’Angoumois, juste à côté de chez nous, à la fin du Printemps. Elle s’est étendue et cela a pris une tournure un peu plus radicale quand la Saintonge et l’Aquitaine se sont soulevées à leur tour. À Saintes, par exemple, on a détruit les greniers à sel. Henri II a alors ordonné une répression sans pitié.

Le XVIIIᵉ siècle en Saintonge est synonyme de traite négrière

Cher Lorànt, rassure-nous, tu sais que Saintes est en Charente-Maritime ? Enfin, on disait « inférieure » à l’époque, mais tu vois où on veut en venir ? Ne pas mentionner la traite négrière au XVIIIᵉ siècle dans ce petit bout de France relève tout de même d’une vision un peu tronquée de l’Histoire tu ne crois pas ?

Alors, c’est vrai, on est dans l’arrière-pays, loin de la mer. Mais ton émission sur La Rochelle n’a pas mentionné l’esclavage non plus. Pour autant, derrière La Rochelle et son port, toute une région vit également du commerce triangulaire.

Préface La Rochelle, l’Aunis et la Saintonge face à l’esclavage

Dans la préface de l’ouvrage La Rochelle, l’Aunis et la Saintonge face à l’esclavage on peut lire : « Derrière les armateurs, toute une population participe de fait au trafic négrier, de manière directe ou indirecte […] ce trafic conduit Aunisiens et Saintongeais vers des destinations africaines qui deviennent alors bien connues et de l’autre côté de l’Atlantique, les mêmes ont largement participé, depuis le XVIIe siècle, au développement des îles, bientôt devenues des éléments essentiels d’une économie coloniale qui enrichira considérablement le royaume au XVIIIe siècle ».

Par ailleurs, dans « Charente-Maritime », il y a « maritime ». Aussi, comme on vient de le dire, à cette époque les côtes de Saintonge étaient ouvertes au commerce international. De là, on peut se demander si le littoral saintongeais était une terre d’accueil pour les étrangers ?

Ce questionnement anime l’article de l’historien Thierry Sauzeau. Il résume : « La Saintonge recevait la plupart des migrants pour des raisons de politique coloniale. La plupart étaient des migrants temporaires et venaient de l’espace germanique. Ils furent envoyés sur les côtes atlantiques avant de traverser l’océan et de commencer une nouvelle et dangereuse vie en Guyane. D’autres vinrent du Canada français après la conquête anglaise. D’autres vinrent finalement en Saintonge pour retrouver leurs origines, comme les fils de la diaspora protestante ».

Saintes au XXe siècle est une ville cheminote

Pour finir ta vidéo, Lorànt, tu relates un « Saintes à l’époque contemporaine ». Comment dire ? Nous, cette partie-là, on l’a trouvée un peu édulcorée. Saintes était et est encore un territoire de lutte. D’abord, Saintes est une étoile ferroviaire.

À la fin du XIXe siècle, « l’importante population cheminote donne à Saintes une personnalité et un caractère qui imprègne la physionomie, la sociologie démographique et la politique de la ville » [3]. Il y a une histoire ouvrière forte qui marque le territoire local. On espère que tu n’es pas passé à côté de la Bourse du Travail ou de la Maison des Cheminots de Saintes acquise et utilisée par des générations de militants CGT.

En 1936, les cégétistes saintais, s’ils sont peu impliqués dans le mouvement de grève, accueillent ici de nombreuses réunions militantes où l’on dénonce le fascisme, défend la paix et se montre solidaire envers les Républicains espagnols.

Ces saintaises et saintais, on les retrouve dans la Résistance. Ainsi, la Roue, association pour la mémoire saintaise du monde du travail a édité de nombreuses brochures dont Résister à en mourir retraçant le parcours de 23 cheminots saintais. Si aujourd’hui, « Saintes cheminote » repose plus sur un mythe. Quelque chose qui relèverait de la mémoire. On ne peut pas tronquer cette tranche de l’Histoire à ce lieu.

Finalement, à vouloir raconter l’histoire « à toute berzingue » on en oublie parfois quelques éléments un peu structurants. Aussi, cher Lorànt Deutsch, ne te froisses pas trop. Nous souhaitions juste compléter un peu ton propos.

Nous aussi on aime les gladiateurs, les belles églises et les vieilles pierres. Cependant, nous ne sommes pas chauvinistes pour un sou. Surtout, nous aimons les sources fiables et les faits vérifiés lorsque que l’on parle de chez nous. Alors on ajoute un point de vue. Alors, on complète.

Il y a ta vision de l’Histoire teintée de « sympathie pour la royauté » bien que tu admettes « ne pas être royaliste ». Et puis, il y a notre vision, à La Guillotine Saintaise, teintée d’un tout petit moins de sympathie pour les têtes couronnées et le pouvoir.